Madame Régine Prime, professeur de culture générale au Lycée Jeanne D'Arc de Caen, nous a conviés, Steclie et moi, à animer le 31 mars 2009 une
conférence auprès des étudiants de la classe préparatoire HEC : dans le cadre du sujet général de l'année "La beauté", il s'agissait pour nous de présenter et décrire notre processus de
création artistique.
Un grand et sincère merci à vous, enseignante, étudiantes et étudiants, de la chaleur de votre accueil, de votre attention sans faille et de vos très pertinentes
questions !
Voici, comme promis, le texte que j'avais préparé en prévision de cette rencontre :
- Vous considérez-vous comme un artiste ? Depuis quand ? (Un moment précis ?) (Reconnaissance ?)
C'est par cette question que j'ai eu envie de commencer car c'est là, je pense, toute l'ambiguïté de la chose !! Suis-je un artiste ? Puis-je me permettre cette dénomination ? Est-ce vraiment
légitime ? Vous allez peut-être vous en rendre compte au fur et à mesure de notre entretien, mais ce qui nous caractérise - et je pense que je peux sans crainte associer Lydia à ce que je vais
dire - c'est le questionnement permanent, le doute aussi, qui nous habite et qui, finalement et paradoxalement, nous motive ! Nous avons l'impression - et dans le fond, c'est une réalité - que
nous sommes toujours en apprentissage. Alors, si on regarde la stricte définition du petit Larousse du mot "artiste" : personne qui pratique un des beaux-arts, alors oui, nous sommes des artistes
! Maintenant, dans le sens bien plus alourdi et souvent péjoratif que lui donne la société (oh la la ! celui-là, c'est un artiste !), ce n'est pas toujours facile de se reconnaître comme tel et
de l'assumer. En outre, s'établir dans une phase de professionnalisation n'est pas non plus chose aisée, puisqu'on sait que le chemin de la reconnaissance et de la "réussite" est bien long et
chaotique.
- Votre talent d'artiste est-il inné ou y a-t-il eu un "déclic" qui vous a permis de vous révéler ?
- Qu'est-ce qui vous a poussé à devenir un artiste ?
Alors, partons du principe que, oui, je suis un artiste ! Depuis quand ? Ce n'est pas facile de répondre précisément à cette question... Sommes-nous devenus artistes le jour où nous avons peint une toile pour la première fois ? Ou bien portions-nous ce talent en nous bien avant ? L'un ou l'une d'entre vous nous a demandé si cela était inné... Qui sait ? Ce qui est à peu près sûr, c'est que notre regard sur le monde, sur la vie, sur notre entourage est différent des autres, et ce depuis un bon paquet d'années !! Nous sommes des personnes à la sensibilité exacerbée. Consciemment et inconsciemment, nous sommes à l'affût de tout ce qui nous entoure, pouvons être touchés par un détail qui aura échappé à un oeil moins attentif, moins concerné peut-être... Nous nous sentons un peu à part : regarder le JT ou lire la presse sans sourciller , ce n'est pas possible pour nous ; rester insensible à la violence actuelle, ce n'est pas possible pour nous ; nous taire dans ces circonstances, ce n'est pas possible pour nous ! Nous emmagasinons tous ces détails, toutes ces émotions et c'est de là que partent notre inspiration et notre besoin d'expression par l'art.
J'ai commencé à peindre depuis une petite vingtaine d'années ; simplement pour moi, pour coucher sur la toile, toutes ces choses que je viens d'évoquer. Dans le cadre de mes études, je suis allé vivre quelques mois en Allemagne et j'y ai rencontré plusieurs artistes dont une en particulier qui s'appelle Margit Müller et qui m'a vraiment ouvert à l'Art avec un grand A. J'ai aimé la façon décomplexée, extrêmement naturelle, quasi vitale qu'elle avait de créer : pour elle, tout était -et est toujours - source d'inspiration, de création et quasiment d'exposition ! Personnellement, il ne m'était absolument pas venu à l'esprit à l'époque d'un jour exposer mes créations... C'est à peine si je les montrais à mes amis... Puis, un quotidien professionnel trop contraignant m'a peu à peu éloigné de mes toiles et de mes pinceaux... Jusqu'à ce que... Jusqu'à ce que Lydia revienne de Toulouse et m'encourage avec toute son énergie à me remettre à peindre et m'amène à ma première exposition.
- que ressentez-vous en créant une œuvre d'art ?
- l'art vous aide-t-il dans votre vie ? vous sert-il à avancer, à mieux vous comprendre, à mieux comprendre le monde ?
- comment choisissez-vous le sujet d'un de vos tableaux ? de votre expérience personnelle ou non ?
Je me suis donc remis à peindre. Et pourtant, j'ai la création pas très fluide, presque douloureuse parfois... Je vais essayer de vous décrire mon propre processus de création en me basant sur
les questions que vous avez posées... Concernant les techniques, il a fallu en tester plusieurs pour trouver celle qui me correspondait le plus et ça a été très vite évident que la peinture était
ma préférée. J'ai senti au fond de moi que je devais m'exprimer et ça était celle qui m'a permis d'aller au bout de mon expression. Il faut comprendre - et pour en avoir longuement et souvent
parlé avec Lydia, je sais que nous avons cela en commun - que nous ne sommes pas des bavards ; nous ne sommes pas forcément très à l'aise avec l'acte de parler ; et nous avons souvent
l'impression que si nous nous contentons de prononcer des mots; nous n'arrivons pas à aller au bout de notre pensée ; parce que nous ne savons pas trouver les mots justes, parce que nous ne nous
sentons pas suffisamment écoutés, parce que nous avons l'impression d'être sans cesse interrompus et/ou contredits. Si nous peignons, nous avons le droit, la possibilité de nous exprimer jusqu'au
bout ! Nous avons une chose à dire et nous pouvons développer notre expression sans tabou, sans interruption extérieure et nous forçons notre entourage à nous "écouter" et - espérons-le - à nous
comprendre.
Quelle est alors ma source d'inspiration ? C'est difficile à déterminer en précision... Comme je l'ai dit,
j'examine sans cesse ce qui m'entoure, je guette et capte le détail qui va m'amuser, m'émouvoir, que je vais trouver beau. Je m'écoute aussi moi même, m'interroge, me sonde... C'est toutes ces
choses réunies qui peuvent m'inspirer ! Quand je me mets à peindre, je ne sais pas précisément ce que je vais produire : je laisse les pinceaux et les couleurs faire sortir de moi ce qui veut
sortir dans l'instant. C'est finalement assez thérapeutique ! Quand nous en discutons ensemble, Lydia et moi, nous associons souvent le travail de création à celui de l'analyse : mettre à plat,
souligner, surligner les impressions de son inconscient, en prendre alors conscience, et le travailler pour en faire un "produit fini" ! En faire un portrait suffisamment distinct pour en tirer
une vraie compréhension et peut-être amorcer les changements qui s'imposent. L'art ne me permet pas forcément de mieux comprendre le monde mais au moins de mieux me comprendre moi-même !
- Que vous apporte personnellement la production d'une œuvre ? Une échappatoire ? une fuite de la réalité ? Ou une inscription dans cette réalité
?
C'est donc dans ma réalité personnelle que j'inscrirai ma création artistique. C'est le contraire d'une échappatoire, d'une fuite de la réalité ; elle me replace face à moi-même et m'oblige à
apercevoir et même à bien voir et accepter ce que je suis, ce que je me cache, ce que je tais. C'est certainement pour ça qu'il m'est parfois douloureux de me mettre aux pinceaux : je me sens en
effet souvent fébrile, anxieux, angoissé au moment où la toile se crée... Le soulagement et la satisfaction peuvent venir après... mais pas toujours !
- combien de temps y consacrez-vous ?
- combien de temps y pensez-vous avant de commencer votre travail technique de création ?
Si on considère que le travail de création (observation, analyse, inspiration...) est permanent, le temps passé à la création pure (action de peindre) est variable d'une oeuvre à l'autre...
D'autant plus qu'il n'est pas aisé de déterminer si et quand une toile est terminée... Cela peut aller de quelques heures à quelques mois !! Nous emmagasinons des sujets de création aussi souvent
que possible : derrière une toile, il y a souvent des heures de réflexion (pas nécessairement active !), des croquis, des notes... Nous ne négligeons aucune piste ; des projets plus ou moins
aboutis peuvent rester très longtemps en sommeil. Il est vraiment important, par conséquent, de faire l'effort de prendre des notes, des croquis pour pouvoir utiliser ce "matériel" en temps
voulu.
- Quand vous produisez une œuvre d'art, pensez-vous à sa visée, sa finalité avant, pendant ou après sa conception ? (sous réserve que vous accordiez un
but à votre production)
- Quel est votre but (ou quels sont vos buts) lorsque vous créez
une œuvre d'art ?
J'évite, au moment où je peins, de penser à une finalité autre que celle, très basique que j'ai décrite plus haut : l'essentiel à ce moment précis est d'exprimer ce qui me taraude ! Bien sûr, à
terme, je sais que je vais vouloir/devoir exposer ma toile et, idéalement, la vendre ! Mais, si d'emblée, je pense au regard d'un tiers sur mon travail, je me sens complètement paralysé. Peindre
pour les autres, c'est forcément détourner la toile de son objectif premier. Peindre pour les autres, c'est entrer déjà dans une intention de séduction. La problématique qui se présente alors est
: ma toile doit plaire doit être vendue, il faut donc nécessairement qu'elle soit réussie et belle.
Je sais que vous avez travaillé toute l'année sur la beauté... Et vous avez dû vous rendre compte combien il est difficile de définir ce qu'est la beauté ! Qu'est-ce qui est beau ? Qu'est-ce qui ne l'est pas ?
Peindre de l'abstrait me permet d'emblée de m'éloigner de l'esthétisme trop flagrant d'un modèle... Trouver
un modèle que j'estime beau et tenter de reproduire sa beauté "plastique" sur la toile, ne m'intéresse pas ; d'autant moins que je n'en ai pas les possibilités techniques ! Pour pouvoir peindre,
je dois donc me sortir de la tête que ma toile sera d'une beauté basique, primaire, évidente ! Il faut de toute façon éviter souhaiter la peindre pour qu'elle plaise ; je veux d'abord la peindre,
naturellement, instinctivement presque ; puis, prendre un peu de recul, la laisser reposer, la regarder de loin, de près, puis encore de loin, l'oublier, la redécouvrir, la retoucher, la
recommencer peut-être, mais la laisser devenir ce qu'elle doit devenir. Je dois d'abord peindre pour moi et moi seul, dans un acte désintéressé, gratuit pour réussir à créer.
- comment voyez-vous le regard du contemplateur sur votre œuvre ? Si tout le monde la rejetait et si personne ne la comprenait, continueriez-vous à peindre ? Essaieriez-vous de changer votre façon de peindre ?
- Vous sentez-vous incompris dans la société
?
Puis vient le moment de l'exposition ! Pourquoi en suis-je venu à exposer ? Je ne le sais pas encore tout à fait. Cela s'est fait parce que Lydia m'y a fortement incité... Sans remettre en cause
ses talents de persuasion, j'aurais toutefois pu refuser, mais je ne l'ai pas fait. Qu'est-ce qui pousse un artiste à exposer au regard d'autrui son travail créatif ? Je disais au début avoir des
choses à dire et vouloir être entendu... Eh bien, l'exposition me permet en fait de faire entendre mon ou mes message(s) aux autres ! Regardez ma toile et vous m'entendrez !!
Les lieux et dates d'exposition ont beau se succéder, je n'arrive toujours pas à aborder de façon sereine l'acte de montrer ! On ne peut pas impunément mettre en lumière les recoins les plus cachés de sa personnalité et de son inconscient et les montrer au monde entier en toute légèreté... A moins d'être un exhibitionniste débridé !!
Le complexe se dépasse toutefois peu à peu et LA Satisfaction, LA Récompense, c'est de voir son travail, positivement apprécié ! C'est une joie sans commune mesure que celle d'entendre quelqu'un dire "J'aime telle ou telle toile" "J'aime vos couleurs" "Je suis ému par votre travail"... Et quand en plus, ils sortent leur carnet de chèques !!!!!!!!
Après une exposition, qu'on ait vendu des toiles ou non, on sort de toute façon enrichi ; puisque pendant une certaine durée, nos oeuvres se sont remplies du regard de leur public. Bien sûr, j'ai bien conscience qu'elles n'auront pas touché tout le monde et que beaucoup les auront vues sans forcément les regarder, mais j'espère à chaque fois avoir provoqué si ce n'est que chez une seule personne, un regard intéressé, une curiosité, un sourire, une émotion.
Celle de vos questions qui m'a peut-être le plus marqué, est celle qui aborde l'hypothèse que mon travail ne plairait à personne et qu'il serait même rejeté par tout le monde. Quelle serait ma réaction et quelles conséquences j'en tirerais ? Dans un premier temps et pour conjurer le sort, j'ai touché du bois et croisé tous mes doigts pour que cela n'arrive jamais !! Toutefois, j'ai quand même fait l'effort d'y réfléchir ! Exposer son travail, c'est fatalement demander l'avis de l'autre - positif ou/et négatif. On ne se réjouit jamais d'entendre des critiques acerbes sur soi et sur son travail ; on sait pourtant que prendre en considération l'avis extérieur permet un recul, une avancée, un progrès. Je pense donc que le rejet de mon travail en modifierait fatalement la direction. Si créer, c'est s'exprimer, il est primordial d'être compris. Or un rejet général serait pour moi la manifestation d'une compréhension...
Cela irait-il jusqu'à l'arrêt de la peinture ? Je n'en sais rien honnêtement. Je pense à Rilke qui disait au jeune poète, vous n'êtes poète que si votre existence dépend de votre création au même titre que l'air respiré... Je crois alors que je pourrais vivre sans peindre (je l'ai déjà fait) mais il me manquerait quelque chose de primordial... Comme la parole peut-être ! Cesser de peindre, ce serait comme de porter un bâillon !
Alors, quand je connais une mauvaise expérience - une exposition qui se passe moyennement bien, un contemplateur qui me crache au visage son incompréhension et son mépris...- j'accuse le coup dans un premier temps, puis j'en tire les "leçons" qui s'imposent : il me faut TRA-VAIL-LER !!!! Chaque jour, s'interroger, dessiner, peindre, essayer telle ou telle technique, lire, voir, regarder, s'inspirer du travail des maîtres, rester curieux, ouvert... TRAVAILLER ! C'est uniquement par le travail qu'un progrès est possible. Je me demande souvent le travail d'artiste n'est pas celui qui exige le plus de remise en question. On n'arrive jamais au bout de sa réflexion : tout est à faire ! Ce n'est pas moi qui l'ai dit, c'est Picasso !!
- y a-t-il des œuvres d'art que vous préférez parmi vos créations ?
Pourquoi ?
Les oeuvres d'art que je préfère parmi mes créations, sont celles que je considère comme terminées et abouties. Je les aime parce qu'elles sont précisément LE résultat que je voulais obtenir.
Elles sont rares, hélas !